Actualité de la pensée de Jacques Lavigne: Le suicide comme acte ultime d’institution du sujet

Pascale Devette

Violence Politique, numéro 11, février 2010

En 2004, le gouvernement québécois publiait une étude sur le taux de suicide dans les pays de l’OCDE, dans lequel  «la  belle  province» figurait tristement au 4ème rang des taux les plus élevés[i]. Depuis 1960, le taux de suicide a quintuplé au Québec. Pourquoi le suicide s’intensifie-t-il depuis la Révolution tranquille, au moment même où la liberté apparaît comme le bien suprême dont il faut faire la conquête? La décision de se tuer relèverai-t-elle d’un malaise propre à la nouvelle définition du Québécois?

Nos réflexions ne visent ni la critique de la liberté, ni la glorification de l’autorité. Nous nous interrogeons plutôt sur la relation entre ces deux notions. En effet, il nous apparaît fondamental d’être inscrit au registre du réel pour être à même d’assumer sa liberté. Or, le rapport à l’autre est indispensable à l’avènement de la liberté, puisque le sujet s’institue à partir d’un entrecroisement des regards : de celui qu’il dirige vers autrui, de celui qu’il reçoit en retour, qui le renvoi à lui-même et confirme ainsi son inscription dans l’objectivité du réel.

Philosophe québécois injustement oublié, Jacques Lavigne (1919-1999) s’est intéressé à la psyché et à son rapport à la société. Nous estimons essentiel sa contribution afin d’analyser la dynamique du suicide au Québec.

La subjectivité, telle que l’entend Lavigne, renvoie à la psychanalyse, soit à une construction tripartite de l’être : le ça, qui englobe les instincts et les désirs, le surmoi, où siègent les assises des normes sociales intégrées par le sujet, et le moi, le noyau de l’être déchiré entre les sollicitations des deux premières instances dont il est le réceptacle.

Il est essentiel de comprendre que les termes utilisés ici, soit Père, fils ou Mère, sont liés à des valeurs symboliques. À partir de la notion du Père, symbole fort d’autorité, Lavigne démontre l’importance pour le sujet de se fonder dans une opposition qui dévoile, au travers de la puissance de l’autre, les limites de son être. Cette opposition  permet au moi de se constituer entre ses désirs et le réel.

En reprenant Freud, on observe que la résolution du complexe d’Œdipe illustre ce propos en permettant au sujet d’acquérir son autonomie. En effet, le Père permet au fils de s’inscrire dans le réel en limitant ce dernier, soit en l’empêchant de prendre le rôle du Père pour séduire la Mère. L’autorité du Père permet donc au fils de délimiter ses propres possibilités.

Ainsi, cette dynamique marque l’avènement de l’autonomie du sujet et, donc, l’adhésion au réel vécue de manière authentique puisqu’il y a définition du moi dans son rapport à l’autre. Cependant, une autre situation peut advenir et par la transformation qu’elle opère, détourner le développement du moi vers l’autonomie. Cet apport majeur et original de Lavigne semble dévoiler un nouvel élément dans notre compréhension du suicide. Lavigne nomme cette disposition déformatrice le «Faux-Féminin». Il s’agit d’un système défini à partir du symbole de la Mère, porteur d’une domination exercée à partir d’une illusion, d’une séduction et d’une dépendance, contrairement à l’autorité véhiculée à partir du concept du Père, qui se manifeste de manière explicite comme autre.

Le Faux-Féminin est une alliance entre la Mère et le fils contre l’autorité du Père. En effet, ceux-ci s’unissent pour se conférer un pouvoir qu’ils n’ont pas. Cette relation d’interdépendance devient essentielle pour faire perdurer leur autorité, puisque celle-ci ne subsiste que par la confirmation qu’ils s’accordent mutuellement. Pourtant, cette autorité ne reste, en réalité, qu’une illusion, puisqu’elle ne s’est jamais formée réellement dans une opposition à l’autre.

En ce sens, le Faux-Féminin se développe dans une oblitération du réel pour se complaire dans l’idée d’une toute puissance imaginée, illusion qui ne peut se poursuivre que par un déni du monde objectif. Comme l’affirme Lavigne : « Il y a deux aspects dans ce féminin : un aspect de castration et de domination, mais aussi un simulacre de rapports affectifs et de création. C’est le monde du mensonge. Ce qui est recherché, c’est le pouvoir, afin d’instituer un ordre où l’on obtient d’être devenu semblable au Père sans avoir à traverser le temps qu’il a parcouru pour devenir ce qu’il est. C’est le monde de l’exaltation de la fausse puissance et de l’annihilation de la vraie.[ii] »

Les effets de ce système de domination sur la formation de la subjectivité sont majeurs. L’autorité du Père, claire et explicite, invite le sujet à y adhérer ou à s’y opposer, du moins à agir, à s’inscrire par son action dans le réel et a donc pour effet de le former véritablement. L’autorité de la Mère, elle, est immanente, insidieuse et se développe dans une alliance qui pose le sujet comme étant déjà formé quand, dans les faits, cette association ne permet pas à ce dernier de tendre vers l’agir, mais le laisse plutôt dans une interdépendance infantilisante.

Le Faux-Féminin, en biaisant ainsi le rapport au réel, permet de masquer l’impuissance des partis en nourrissant une illusion de surpuissance. Cette impression demeure tant que le fils et la Mère perpétuent leur liaison. Ce système de domination transforme donc la subjectivité, puisque l’inconscient persiste à déformer le rapport entre les données objectives de l’expérience et la réception que le conscient fait de celles-ci. Le sujet a l’impression d’être surpuissant quand, dans les faits, il n’est pas parvenu à son autonomie, ne s’est jamais inscrit dans le réel par des actions claires et se complait dans la dépendance.

Cette dynamique rend la volonté d’émancipation très laborieuse, puisque pour acquérir son autonomie, le sujet doit rompre avec cette illusion, pourtant si réconfortante, de surpuissance, pour ensuite se tourner lucidement vers le réel, en assumant d’affronter l’autre malgré sa puissance limitée. C’est seulement à partir de ce moment que le sujet peut tendre vers une autonomie réelle, car il accepte dès lors de s’affirmer, de s’instituer complètement face à cet autre.

En effet, l’illusion de la surpuissance est particulièrement séduisante pour le sujet, car elle le rend entièrement dépendant de l’image qui le symbolise. Cette dépendance, maintenue au prix de tous les sacrifices, peut aller jusqu’à l’annihilation totale de la subjectivité. Il est effectivement beaucoup plus rassurant de se croire surpuissant que de se heurter à l’objectivité du réel; plutôt rester dans le silence inactif de l’imaginé fantasmagorique que d’affronter objectivement le réel par des actions qui nous rendent véritablement sujet.

Cela est d’ailleurs observable au Québec par notre difficulté à fonder une institution d’autorité, magnifiquement illustrée dans nos perpétuelles réformes de l’éducation. Le « s’apprenant », sujet auto-fondé en puissance, n’a qu’à émerger des limbes du temps pour qu’adviennent la connaissance et la culture de l’étudiant. Dans la modernité avancée, le Faux-Féminin ne se cerne plus de la même manière, car il est à présent développé dans un rapport immédiat à l’autre. Ainsi, la puissance de l’éducateur est déterminée à partir du regard de l’élève, dont il espère l’amitié, plutôt que de se fonder sur les connaissances qu’il transmet. Il en est de même de l’élève, qui se voit décerner une puissance reconnue dès le départ comme apprenant et ce, avant même d’avoir démontré quoi que ce soit, avant même d’être entré dans une dynamique réelle d’apprentissage. Car le s’apprenant ne détient pas uniquement la puissance d’apprendre; il s’apprend à lui-même. Le sujet n’a donc pas besoin de s’instituer, il est déjà; il est déjà dans l’illusion.

Pour que perdure cette fantasmagorie, il ne reste alors qu’à aller de réforme en réforme. Il ne reste alors qu’à se valoriser dans le joual, qu’à se croire une nation du fait  français, toujours capable de l’écrire malgré l’océan anglais qui nous submerge. Il ne reste qu’à éviter le réel, qu’à mépriser les commentaires impertinents de ces quelques Français scrupuleux de la langue, qui nous ramènent à notre incapacité d’agir sur notre devenir, à notre assujettissement devant cette puissance que nous croyons être. La manière dont est véhiculée l’identité québécoise ne favorise donc pas l’autocritique. Elle ne vise aucunement l’avènement d’un peuple agissant, d’un peuple au potentiel latent, mais se réconforte dans le maintien de ce récit illusoire; du sujet fini, du sujet déjà complet, ancré à merveille dans la modernité tout en restant magnifiquement vrai. En ce sens, la subjectivité québécoise tendrait plutôt vers une ostentation exaltante et réconfortante de ses particularités supposément auto-fondées qui, pourtant, ne sont qu’illusions.

À partir de la dynamique émergeant d’une subjectivité infantilisée, mais se percevant comme toute-puissante, il s’agit d’analyser les effets de la modernité sur le sujet, notamment en ce qui a trait à la disparition d’une autorité forte pour laisser place à une liberté en principe totale et sans limite. La subjectivité québécoise apparaît égarée dans cette anomie angoissante mais, de par l’effet du Faux-Féminin, est incapable d’assumer cette perte de repères.

Nous croyons que le malaise dévoilé par le nombre singulier de suicides peut être compris comme un symptôme de cette illusion de soi. Le sujet se croit puissant et est constamment confirmé dans ce sentiment. Pourtant, le réel ne cesse de le heurter. Tragiquement, la conception qu’il se fait de lui-même ne peut être maintenue que par l’annulation de ses possibilités d’action, lesquelles le renverraient à cette trop dure réalité, fatalement vraie.

Le décalage entre le discours dominant, l’illusion entretenue, l’inaction inavouée et l’implacable réalité, place le sujet dans un éternel sentiment de manque. L’individu ne s’explique pas son incapacité à être réellement ce qu’il croit être, à être celui à qui on le renvoie; enfin, à être ce qu’il n’est pas en réalité. Il pourrait être alors permis de penser que l’individu qui fait le choix de sauter du haut d’un pont ne peut supporter l’illusion plus longtemps.

Par ce choix, le sujet se réapproprie lui-même, en rejetant toute illusion. Il ne sera jamais plus celui qu’il n’a pas réussi à être de toute manière. Ironiquement, il ose enfin s’inscrire dans le réel par cette action, qui le pose comme sujet autonome tout en le transformant à la fois en non-sujet. Il pose l’acte qui le fonde comme autre et qui le détruit à la fois. Le suicide apparaît alors comme le dernier, et peut-être le premier, acte de fondation du sujet, qui s’institue au prix de l’impensable; le sujet qui advient, l’espace d’un ultime instant, en faisant tomber toutes les illusions.


[ii]LAVIGNE Jacques. L’objectivité, ses conditions instinctuelles et affectives, Lemeac, 1971, p.69.

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